Le sous-marinier endurci et crasseux

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La Vigie - Automne 2015 / Le 3 novembre 2015

Par Darlene Blakeley

Ce sous-marinier a tout vu et il pourrait vous raconter des tonnes d’histoires à l’appui.

De matelot de 3e classe à premier maître de 1re classe et officier commissionné – une carrière qui s’étend sur plus de 32 ans – le lieutenant de vaisseau (ret.) Rob « Bats » Arbour est un sous-marinier de la vieille école, un technicien spécialiste qui offre toujours son expertise considérable à la Marine royale canadienne (MRC).

Au fil des ans, le Ltv Arbour a élu domicile autant dans les anciens sous-marins de la classe Oberon que dans les nouveaux de la classe Victoria. Il s’est joint à la MRC en 1982 et a ensuite suivi le premier cours de mécanicien de marine. On avait alors demandé s’il y avait parmi les matelots des volontaires pour travailler dans un sous-marin. On connaît la suite.

« Je me suis porté volontaire parce que je me suis dit que ce serait amusant, se souvient le Ltv Arbour. Puis, pendant que je suivais le cours élémentaire de sous-marinier, que j’obtenais mes dauphins et que je gravissais les échelons, j’ai vu que le métier de mécanicien naval de sous-marin me plaisait. En tant que sous-mariniers, nous assumions beaucoup plus de responsabilités que nos pairs de la flotte de surface. On travaillait pendant de longues heures et on se retrouvait souvent en mer. On travaillait dur et on s’amusait ferme. »

La première affectation opérationnelle du Ltv Arbour est à bord du sous-marin canadien de Sa Majesté Ojibwa, un des premiers sous-marins utilisé par le Canada pendant la Guerre froide. Au cours des 18 prochaines années, sa carrière dans les sous-marins de classe « O » prend son essor et, en plus d’Ojibwa, il servira à bord d’Onondaga et d’Okanagan, tout en se qualifiant et en étant promu en cours de route. En 1998, le gouvernement du Canada acquiert quatre sous-marins de la classe Upholder du Royaume-Uni. Ils sont renommés de classe Victoria et le Ltv Arbour sert à titre de chef mécanicien à bord de trois d’entre eux – le Corner Brook, le Windsor et le Chicoutimi (le quatrième s’appelle Victoria).

Après avoir effectué des emplois à terre dans lesquels il acquiert davantage de responsabilités et d’expertise technique, il devient officier. En prenant sa retraite de la MRC en 2014, il retourne à la flotte de la côte Est à Halifax à titre de civil et devient officier de certification – Sauvetage et évacuation de sous-marins.

Préparez la marche au schnorchel

En tant que mécanicien naval ayant longuement travaillé dans les deux classes de sous-marin, le Ltv Arbour les connaît même jusqu’aux écrous et boulons; il est la personne parfaite pour les comparer. « Les différences sont énormes », dit-il.

D’immenses progrès technologiques réalisés au cours des décennies ont mené  à des changements dans le personnel et l’exploitation des nouveaux vaisseaux. Le Ltv Arbour affirme que, ce qui lui a manqué le plus lors du passage de la classe « O » à la classe Victoria, c’est son rôle d’ingénieur mécanicien de quart lorsque les conditions météorologiques étaient difficiles et que le commandant souhaitait que la batterie du sous-marin soit chargée avant d’aller en profondeur. « La salle de commande et la barre ont du mal à contrôler l’orientation et la profondeur du sous-marin et ton quart reçoit l’ordre ‘préparez la marche au schnorchel’. Il fallait préparer les moteurs et les faire démarrer en observant les jauges de profondeur, de pression à vide et d’angle, sans parler d’essayer de se lever pour voir les jauges devant les moteurs en gardant une main près de la soupape de décharge du mât de dégazage, en attendant qu’un des paramètres flanche. À ce moment, tu es le seul à contrôler cette manœuvre critique de marche au schnorchel et, si l’un des paramètres flanche, tu dois immédiatement décharger le mât et interrompe la manœuvre. La montée d’adrénaline était constante et, si tu interrompais la marche au schnorchel, dans  quelques secondes, l’officier du quart voulait savoir pourquoi. Tu devais donc avoir fait le bon choix et pouvoir l’expliquer. »

En plus des nouvelles technologies, de nombreux changements ont été apportés à la vie à bord des nouveaux sous-marins, dont l’arrivée des femmes dans le métier. « Après 20 ans de service uniquement entre hommes, cela m’a pris un moment avant de m’y habituer. Maintenant, comme dans les vaisseaux de surface, c’est tout à fait normal, »

Le Ltv Arbour ajoute que les ponts d’équipage des navires de classe « O » étaient multifonctionnels : couchettes, divertissements et repas, tous dans un même endroit. « Alors, si des camarades discutaient après un quart de travail ou écoutaient un film en étant bruyants, il était difficile de dormir. Et nous devions manger par quarts. Personne ne parlottait autour de la table. On arrivait, on avalait rapidement et on sortait pour que le prochain puisse entrer. Ceux qui commençaient leur quart sortaient de leur couchette pour pratiquement s’évacher à table. Ce n’était pas toujours plaisant de voir un bras crasseux ou une combinaison sale traînant sur la table près de la nourriture », dit-il en riant.

Eau de sous-marin

Les nouveaux vaisseaux de la classe Victoria ont des zones couchettes et des ponts de mess séparés, ainsi que de meilleures poulaines (toilettes), une nette amélioration en comparaison avec les anciens sous-marins. « Nous n’avions plus besoin d’être les sous-mariniers endurcis et crasseux d’auparavant, ajoute-t-il. Lorsque nous arrivions tous dans un hall d’hôtel, nous sentions ce que nous appelions l’Eau de sous-marin, soit du diesel, de la graisse et des corps non lavés depuis plusieurs jours. Les autres clients disparaissaient rapidement du hall d’entrée. Les épouses des sous-mariniers connaissaient bien cette odeur. Elle imprègne tout ce qui a été dans un sous-marin, surtout le sac de linge sale. Chez moi, il n’y avait pas de tri. Tout allait dans la même brassée. Aujourd’hui, avec les provisions d’eau supplémentaires, on peut au moins prendre sa douche une fois aux trois jours. »

Le Ltv Arbour est le premier à admettre que les sous-mariniers sont spéciaux. « J’ai souvent entendu dire qu’on était des drôles d’oiseaux! » Il mentionne toutefois que les sous-mariniers modernes ne ressemblent pas tout à fait aux anciens avec « leurs cheveux longs et leurs habits de travail abîmés et graisseux ». « Mais c’est ce qui faisait de nous une confrérie spéciale et nous étions excellents dans notre travail. Ne vous méprenez pas, les sous-mariniers font toujours partie d’une confraternité composée de très bonnes gens. Aujourd’hui, le travail de sous-marinier représente bien sûr un défi, mais il n’est plus tout-à-fait aussi marginal qu’avant. »

La plupart d’entre eux avaient des surnoms si connus que les membres de l’équipage oubliaient souvent les noms véritables, s’ils les avaient même déjà connus. Le Ltv Arbour a reçu son surnom « Bats » dans une histoire impliquant une sortie à terre à Fort Lauderdale, en Floride, lors de son premier voyage dans le sud à bord de l’Ojibwa à titre de matelot de 3e classe. Il y a eu une altercation entre une voiture décapotable et un bâton de base-ball dans les mains d’étrangers... mais certaines histoires sont mieux laissées à l’imagination!

« Depuis ce jour, mon prénom et mon nom de famille ont cessé d’exister, dit-il en riant. Tout le monde m’appelle Bats. Quelque 32 ans plus tard, rien n’a changé. La plupart des gens connaissent mon nom, mais pour les sous-mariniers, qu’ils soient des militaires du rang ou des officiers ou même des amiraux maintenant, je ne suis que Bats. »

Répercussions d’Internet

Le Ltv Arbour a aussi remarqué les répercussions d’Internet sur les sous-marins. « Avec l’arrivée d’Internet et des médias sociaux, dès que quelque chose survient, ça se retrouve aux nouvelles ou sur le Web », explique-t-il.

Il se souvient d’une histoire d’il y a quelques années à propos du NCSM Windsor où les membres nettoyaient de l’eau avec des pots de yogourt et des casseroles. « C’était dans toutes les nouvelles. Un réservoir déborde et l’histoire devient virale. Par le passé, quand les navires de classe« O » vieillissaient, des trous se formaient dans les tuyaux et de l’eau giclait dans le sous-marin. Et les réservoirs débordaient. Mais c’était routinier, pas une nouvelle importante. »

Il se souvient d’un incident mémorable survenu lorsqu’il visitait les poulaines. « On activait la chasse des poulaines avec de l’eau de mer. La pression externe était réduite pour gicler d’un embout dans le but d’activer la chasse. Ce réducteur de pression se trouvait derrière un panneau de la quatrième poulaine. Alors, ce jour-là, je m’installe confortablement sur la quatrième poulaine lorsque j’entends ce son derrière moi et je sais très bien ce qu’il signifie : de l’eau à haute pression contre le panneau! Le pont est immédiatement inondé d’eau  de mer. J’entendais les gens demander : Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qui coule? Est-ce que c’est une inondation? Faut-il faire surface? Il a seulement fallu retourner au port pour le réparer. Pas de problème. »

Importance au Canada

Au fil des ans, le Ltv Arbour a été témoin de la valeur des sous-marins au Canada, qu’il s’agisse des vaisseaux de classe « O » ou de ceux plus modernes de la classe Victoria. Bien qu’il accorde la plus haute importance au fait que les sous-marins soient perçus comme l’atout stratégique qu’ils sont, soit furtifs, meurtriers et tenaces, il affirme qu’il est mécanicien et que les politiques canadiennes visant la nécessité des sous-marins lui importent peu. « Je suppose que ça le devrait pourtant. Si on avait décidé que les sous-marins n’étaient pas importants au Canada, je n’aurais pas eu une telle carrière et je ne pourrais pas conserver l’emploi que j’ai maintenant. »

Il sait que le succès des opérations maritimes passe par la capacité d’avoir le contrôle à la surface, au-dessus et dans les profondeurs de la mer. Sans les sous-marins, l’efficacité des autres atouts maritimes du Canada diminuerait.

Au bout du compte, « Bats » est ravi d’avoir vécu la vie inhabituelle et diversifiée d’un sous-marinier de carrière. Il n’était pas de ces matelots de la flotte de surface qui évitaient la jetée des sous-marins à Halifax, juste au cas où quelqu’un les attraperait et les porterait « volontaires » pour le service à bord de sous-marins.

« Nous étions souvent partis, il faisait chaud et nous étions crottés, raconte-t-il. S’il restait du travail à faire, nous restions jusqu’à avoir terminé. Nous étions un groupe serré. Nous étions peut-être marginaux, mais nous étions des fiers sous-mariniers. »