Deux atouts : « Spike » et la confiance

FMAR(A) - Le point de vue de l'amiral / Le 10 avril 2015

par le contre-amiral John Newton, commandant des Forces maritimes de l’Atlantique

« L’honnêteté est le meilleur et le plus coûteux cadeau que l’on puisse donner à quelqu’un. Elle engendre la confiance. Elle vous rend digne de confiance, ce qui n’a pas de prix. »

Les mots de Mark Twain aident à décrire un premier maître qui a fait son devoir dans la Marine royale canadienne pendant 34 ans. Spike était un des chefs supérieurs de la Marine en qui l’on avait le plus confiance; un chef clé au moment où la Marine royale canadienne se donnait un cap au début de son deuxième siècle d’existence, elle qui était occupée par bien des opérations tout en se préparant à mettre sa flotte à niveau.

Je suis le fils d’un premier maître et j’ai souvent entendu mon père vanter l’importance des premiers maîtres et se lamenter d’avoir dû sauver la peau de tel ou tel officier. J’éprouvais assez de respect pour lui pour prendre bonne note d’un conseil en particulier : « La ferme, sinon tu vas te faire parler sur la plage arrière! » Pendant que je me faisais les dents au sein de la flotte, j’ai été réprimandé à plusieurs reprises par des premiers maîtres résolus à parfaire mes compétences. Ces remontrances avaient d’habitude lieu sur un pont soulevé par la houle, à la noirceur et sous un vent mugissant; il n’y avait alors aucun doute dans mon esprit que les premiers maîtres étaient les maillons clés de la chaîne de commandement en mer.

Avec le temps, j’ai appris que la confiance nécessite une honnêteté totale de la part des membres de la chaîne de commandement, mais surtout des premiers maîtres. Ceux-ci sont d’abord et avant tout garants du bien-être des marins qui exercent leur spécialité au cours des opérations et à l’instruction, année après année. En mer, la cadence des activités est implacable, et les marins y consacrent sensiblement plus de temps que les officiers. C’est le devoir qui met à l’épreuve la volonté du marin de s’acquitter de ses obligations et sa famille également. Tout en mesurant la tension à laquelle leur personnel est assujetti, les premiers maîtres doivent aussi le diriger et l’inspirer pour exécuter les ordres du capitaine; la réussite de la mission en dépend. Pour le premier maître, le défi consiste à trouver un juste équilibre entre la sécurité et la rapidité d’exécution, l’endurance et la bonne volonté, et l’action délibérée par rapport à la spontanéité.

À Halifax, Spike était le premier maître supérieur de la Marine, et son nom conférait une autorité solide. Fait ironique, le surnom lui a été donné aux ponts inférieurs, quand l’exubérant jeune loup de Petit-de-Grat a commencé l’aventure de sa vie en s’efforçant de trouver sa place à bord d’un navire. Au fil du temps, il a appris son métier et il s’est familiarisé avec son navire, les opérations et, plus récemment, la façon de diriger une institution. C’est un marin expert ayant passé des milliers de jours en mer dans le cadre de toute une gamme d’opérations modernes. Il a travaillé dans des écoles et au sein d’états-majors. À deux reprises, au cours d’affectations exténuantes dans le fameux Groupe de l’entraînement maritime, il s’est épuisé à former les équipages de la flotte, à leur apprendre à maintenir leur navire à flot, à se déplacer par leurs propres moyens et à combattre dans le contexte des scénarios opérationnels les plus complexes que l’on puisse imaginer. Les premiers maîtres chargés de l’entraînement maritime avaient adopté un langage bien simple et n’attribuaient que deux notes : SATISFAISANT et INSATISFAISANT. Ils n’accordaient la première qu’après avoir attribué l’autre à de très nombreuses reprises.

Spike a fini par mériter la confiance de ses collègues et par les convaincre qu’il saurait se documenter à fond sur les défis se posant aux marins et faire valoir leurs points de vue. Il faisait preuve de rigueur et de méticulosité dans ses enquêtes et il a aussi mérité la confiance de ses commandants. Quand il parlait, il abordait avec honnêteté la question sous tous ses angles. Aspect primordial, il était toujours prêt à proposer des mesures d’atténuation, à profiter des possibilités que présentaient les situations, là où d’autres ne voyaient que des problèmes, et à appeler les choses par leur nom quand quelque chose n’allait vraiment pas.

J’ai été attristé d’apprendre que Spike approchait de la retraite. Je me suis interrogé alors sur ma propre aptitude à continuer sans sa vigoureuse présence dans mon bureau. Combien de fois m’avait-il tiré d’une situation précaire?

Cependant, pendant la semaine ayant précédé son départ, Spike m’a présenté à un groupe de premiers maîtres de la relève qui servaient dans la flotte et qui étaient sur le point d’opérer une transition à des responsabilités plus grandes et à un grade plus élevé. Ils suivaient un cours de mentorat en leadership conçu et mis en œuvre par Spike il y a six ans. Après mon discours d’introduction dans lequel je présentais une perspective optimiste, j’ai été surpris de voir mes points de vue contestés dans une série de dialogues très perspicaces. Ces chefs étaient résolus à préserver l’état de préparation de la Marine royale canadienne. Ils m’ont adressé des questions sur la complexité des mesures à prendre pour inspirer la prochaine génération et favoriser la conservation des effectifs et ils ont mis l’accent sur les complexités techniques des systèmes modernes de communication, d’approvisionnement et de logistique, de maintenance et de réparation ainsi que sur l’évolution de nos spécialités au cours de la modernisation de la Marine. Ils m’ont fait comprendre que leur navire, les opérations et, somme toute, la Marine leur tenaient clairement à cœur.

C’est alors que j’ai pris conscience du formidable travail accompli par Spike. Sage et bien inspiré, il avait passé ses six dernières années dans la MRC à préparer la prochaine génération qui allait le suivre dans une marine en train de se moderniser rapidement. Quand j’ai dit adieu au premier maître Bullen, cette semaine, l’optimisme a remplacé mes craintes. Spike, à titre de représentant modèle des premiers maîtres de la Marine royale canadienne, a confirmé dans mon esprit que ce cadre de chefs était disposé et prêt à aider à diriger l’institution en mer et à terre. C’est là un résultat qui mérite la note SATISFAISANT, à n’en pas douter une seconde!