Des vétérans de la MRC ayant participé à la guerre de Corée se souviennent

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La Vigie - Automne 2015 / Le 30 novembre 2015

Par le capitaine de corvette Al Blondin

La proue du navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Huron fendait le mur de  brume et de bruine d’une mer sombre sur la côte est de la Corée du Nord, en 1953. C’était le début du quart de nuit, heure où la majorité de l’équipage dort en se fiant à son équipe de pilotage aux instruments. Ils se souviendront tous de cette nuit-là.

« Pour la nuit du 13 au 14 juillet, le NCSM Huron avait pour mission de patrouiller dans le détroit de deux milles de largeur qui séparait l’île de Yang-Do de la côte nord-coréenne », se rappelle le capitaine de corvette (à la retraite) George Schober, un des officiers du Huron à ce moment-là. « La patrouille, qui suivait une figure en huit sans fin, était effectuée à une vitesse de 12 nœuds. »

À la fin du printemps et au début de l’été 1953, les zones d’opérations du Huron se trouvaient dans la mer Jaune et dans la mer du Japon, au large de la côte est de la péninsule coréenne. Comme les autres destroyers canadiens envoyés en Corée, le Huron venait tout juste de commencer à assurer la protection des porte-avions alliés. La Marine royale canadienne (MRC) apportait une importante contribution à l’effort de guerre des Nations Unies (ONU) en Corée. Avec une flotte de seulement huit destroyers, elle a réussi à maintenir une force de trois navires en place pour une bonne partie de la campagne.

Les opérations au large de la côte de la Corée étaient de nature variée. Mises à part les patrouilles d’interdiction telles que celles menées par le Huron au cours de cette nuit fatidique, les navires de la MRC exécutaient des bombardements côtiers, s’attaquaient aux trains et faisaient sauter des mines flottantes. En dépit de plusieurs défis, les navires de la MRC ont fini par exceller au sein du « club exclusif des destructeurs de trains » dirigé par la marine américaine, club dont le rôle consistait à bombarder les locomotives des trains de marchandises nord-coréens pour briser la chaîne d’approvisionnement logistique de l’ennemi.

Cela nécessitait une excellente adresse au tir de la part des artilleurs, adresse pour laquelle les marins de la MRC en sont venus à être très appréciés. En tout, 28 trains ont été détruits par les navires de guerre de l’ONU en Corée. Même si la contribution navale du Canada était minime comparativement à celle de la marine américaine, les destroyers de la MRC ont revendiqué la neutralisation de huit trains. À lui seul, le NCSM Crusader en a détruit quatre, ce qui lui a valu le titre de meilleur tireur de toute l’histoire de la destruction des trains par des navires de guerre.

Arrivé à pied d’œuvre, le Huron s’est engagé dans la brume et la bruine qui enveloppaient le détroit. « L’île de Yang‑Do avait été conquise par les Sud-Coréens au début de la guerre, qui en sont restés maîtres malgré plusieurs tentatives faites par le Nord pour la reprendre, de dire le Capc Schober. L’île revêtait une grande importance, car les Américains et les Sud-Coréens s’en servaient pour exécuter des opérations de renseignement. »

Peu après minuit, au début du quart de nuit, le matelot de 1re classe et chauffeur (mécanicien technicien) Glen Wilberforce se souvient : « Je venais tout juste de terminer mon quart dans la salle des machines où j’avais travaillé sur les évaporateurs. J’allais m’étendre dans mon hamac quand j’ai senti de fortes secousses à travers le navire. J’ai été projeté hors de mon hamac et je suis tombé sur une table. Un des maîtres a crié : “ Sortez tous! Nous avons frappé une mine! ”. »

Ce fut tout un tohu-bohu, se rappelle le Mat 1 Wilberforce. Le commandant, qui dormait dans sa cabine, est sorti dans la coursive et a crié : « Que diable s’est-il passé? »

Filant toujours à 12 nœuds, le Huron s’est échoué. Le Mat 1 Dan Kendrick, un collègue chauffeur du Mat 1 Wilberforce, est lui aussi tombé de son hamac. Il se rappelle très bien que l’ingénieur mécanicien, le Capc Howard Minogue, lui a alors ordonné de se rendre dans la soute avant pour évaluer les avaries. « Je me souviens d’y avoir aperçu de gros rochers noirs, de l’eau noire et un énorme trou. »

L’île de Yang-Do était située sur la côte est de la Corée du Nord, soit très près de la partie continentale du pays occupée par l’ennemi. La brume était épaisse, et les Canadiens estiment que c’est ce qui les a sauvés des Nord-Coréens. « S’ils nous avaient aperçus, de dire le Mat 1 Kendrick, ils auraient pu nous anéantir. »

Cependant, les navires et les aéronefs alliés ont aussitôt formé un demi-cercle autour du Huron pour protéger les Canadiens. Le capitaine a alors ordonné à l’équipage d’alléger le plus possible le navire pour réduire la pression qui s’exerçait sur la proue. Les Mat 1 Wilberforce et Kendrick se rappellent en avoir profité pour se débarrasser d’un vieux piano désaccordé qui se trouvait dans le mess des matelots et que ceux-ci détestaient singulièrement.

En engageant habilement les machines dans un mouvement de va-et-vient, d’un coté à l’autre, et avec l’aide de la marée montante, le capitaine a réussi à dégager le navire par ses propres moyens. Cependant, le Huron ne pouvait prendre de l’erre en avant, car cela faisait entrer l’eau dans le trou de la proue. Le destroyer a donc été remorqué à reculons jusqu’à Sasebo (Japon) par la flotte américaine. À l’approche du port, le capitaine a toutefois exigé que son navire soit tourné vers l’avant. Il a amené le Huron à quai par ses propres moyens, par souci de fierté. Le navire a été réparé dans le chantier naval SSK, se rappelle le Capc Schober. « Le Huron n’a repris la mer qu’en octobre, avec quatre nouveaux officiers, dont le capitaine. »

Des douzaines de vétérans de la guerre de Corée de la MRC se sont réunis à Gananoque (Ontario) à la mi-septembre pour partager leurs souvenirs. Le Mat 1 Wilberforce, qui a 89 ans et est membre de l’Association des anciens du NCSM Huron, dit que le nombre des participants a diminué au cours des dernières années.

Le Mat 1 Wilberforce, qui est appelé « Le Vieux » (Old Guy) depuis l’époque où il était chauffeur à bord du Huron, déclare qu’il commence maintenant à ressentir un peu plus le poids des années, mais que lui et ses amis anciens combattants continuent d’évoquer la guerre de Corée comme étant une des périodes les plus importantes de leur vie. Comme chez les vétérans d’autres guerres, leurs souvenirs les plus chers ne concernent pas les batailles, mais plutôt les rapports qu’ils ont eus avec la population locale, surtout avec les enfants, quand ils allaient à terre pour apporter des fournitures spéciales et de l’espoir. « Les Sud-Coréens nous adoraient, de dire le Mat 1 Wilberforce. Nous ne comprenions rien de ce qu’ils disaient, mais nous pouvions lire leurs sentiments sur leur visage. »

Cette année marque le 60e anniversaire du retour de Corée des navires de la MRC. Celle-ci accueillera deux bâtiments de la marine sud-coréenne au port de Montréal en novembre pour commémorer l’amitié historique durable engendrée durant la guerre.