Portrait national de Roe Skillen

FMAR(A) - Le point de vue de l'amiral / Le 1 mai 2015

par le contre-amiral John Newton, commandant des Forces maritimes de l’Atlantique

En route pour assister au dîner de l’amiral Desmond de l’Association navale Piers, à Bridgewater, je m’inquiétais de ne pas être à la hauteur pour parler aux anciens combattants de la bataille de l’Atlantique. Aucun volume de lecture ne peut préparer quelqu’un à parler de façon significative sur le sacrifice des autres. 

Pourtant, cette grande lutte fait toujours partie de notre mémoire collective. Des anciens combattants de cette bataille sont toujours vivants, et leurs enfants se souviennent douloureusement des blessures physiques et invisibles de leur parent rentrant à la maison. Les sacrifices de ces derniers ont permis à notre pays de s’épanouir grâce aux traditions démocratiques bien ancrées, de profiter de la liberté des mers sur laquelle repose l’économie mondiale et d’influer sur les affaires mondiales avec le respect mérité.

Pendant six années de combat infernal, la Marine royale canadienne a renforcé les efforts de guerre de la Grande‑Bretagne et des alliés. Les pertes au combat étaient irrémédiables : au total, 3 500  navires marchands ont été coulés, en proie aux sous-marins allemands et aux conditions météorologiques impitoyables. Les pertes associées aux navires de guerre d’escorte s’élevaient à 175. Par ailleurs, 72 200 marins et marins marchands alliés ont trouvé la mort pendant le combat.

Sur le chemin de Bridgewater, je me suis préparé en pensant aux commandants héroïques, par exemple Harry DeWolf, et sa décision d’abandonner ses collègues dans les eaux au large de la Bretagne. J’ai visualisé le convoi de navires marchands à bord desquels les équipages épuisés se reposaient dans le bassin de Bedford, sachant fort bien le péril qu’ils allaient affronter. Mes pensées ont erré parmi les baleinières norvégiennes, se regroupant à Lunenburg et s’entraînant en vue de réclamer leur patrie. J’ai songé à toutes les personnes terrorisées des régions côtières qui ont posé le regard sur des cadavres échoués sur le rivage, après que des navires ont été coulés à l’île Bell et dans le golfe du Saint-Laurent. En ce qui concerne la perte du traversier Caribou, je me suis souvenu de l’infirmière militaire Margaret Brooke, qui s’est acharnée en vain à sauver la vie d’un ami dans les eaux glaciales du détroit de Cabot. À la rivière LaHave, j’ai revu la merveilleuse rivière Foyle, en Irlande, ainsi que le répit bien mérité des équipages chanceux d’avoir survécu à une autre traversée.

Accueilli chaleureusement par les anciens combattants, je me suis passionné pour leur histoire et je me suis replongé dans les coutumes et les traditions navales. Pendant que les loups de mer tenaient une cérémonie à la chandelle, faisant une pause pour nommer chacun des 33 navires de guerre canadiens perdus, j’ai été frappé par le fait que le nom des navires raconte l’histoire de notre pays.

Le Skeena, l’Athabaskan et le Fraser sont des symboles de nos grandes rivières et fleuves, sur lesquels ont navigué des peuples autochtones, des commerçants de fourrures et des explorateurs. Le St. Croix et le Louisburg racontent l’expansionnisme de l’Europe et la longue querelle entre les géants impériaux. L’histoire du Chedabucto remonte à l’expulsion, à la réinstallation des Acadiens et des Acadiennes et aux vagues d’immigrants irlandais au début des années 1800. Le Charlottetown nous rappelle la Confédération et la naissance de notre pays. Le Regina, quant à lui, nous rappelle le chemin de fer Canadien Pacifique, la Police à cheval du Nord-Ouest et la grande sécheresse pendant la Crise de 1929. Le Valleyfield raconte l’histoire de la voie maritime du Saint‑Laurent et de l’expédition des richesses de notre continent vers les marchés mondiaux.

Ensuite, c’est vers Ottawa et ses 114 victimes que mes idées m’ont mené. J’ai pensé à la Colline du Parlement, reconstruite en 1919 par une nation endeuillée par la mort de 60 000 personnes pendant la Grande Guerre. J’imaginais le sanctuaire de la façade ouest de la crête de Vimy, les peintures du Canada en guerre qui ornent les murs de la salle du Sénat, ainsi que la Tour de la Paix, où est consigné le sacrifice consenti par de nombreuses personnes au service de notre nation. Sans l’ombre d’un doute, nos marins, résolument stoïques devant leur destin dans des corvettes construites à la hâte et destinées à un autre affrontement avec les sous-marins allemands qui rôdaient, ont pensé à l’héritage des militaires tombés au champ d’honneur dans des endroits tels la Somme, Ypres et la crête de Vimy.

Pendant le repas, j’ai eu l’idée d’un portrait national. Une femme assise à ma table m’a confié tranquillement que son père avait survécu au naufrage du NCSM Ottawa, le 13 septembre 1942. Ses camarades de bord et lui étaient jeunes, le capitaine ayant 28 ans, le commandant en second, 24 ans, et le reste de l’équipage, entre 18 et 22 ans. Au cours de l’année précédente, ils avaient été témoins de la bataille constante, ils avaient bravé les eaux impitoyables et avaient vu couler d’innombrables navires.

Lorsque la première torpille a frappé, Roe Skillen était de quart à son canon. On l’a chargé de porter secours aux blessés. Quelques instants plus tard, une deuxième torpille a précipité la vitesse à laquelle le navire allait subir son destin. Projeté de l’autre côté du pont, Roe a réussi péniblement à libérer ses jambes mutilées des débris au moment où il a glissé dans la mer qui engouffrait le pont. Pendant des heures, il s’est agrippé à un flotteur de sauvetage et a vu d’autres membres de son équipage succomber à l’hypothermie. Par étrange coïncidence, le marin du NSM Celandine qui lui a porté secours était un jeune Britannique avec qui Roe avait assisté à la messe de minuit, à St. John’s, des mois auparavant. Roe a perdu sa jambe par suite de ses blessures, mais il a vécu pleinement sa vie à Nipigon, en Ontario, dirigeant des initiatives axées sur la communauté, travaillant avec acharnement et élevant sa famille, jusqu’à sa mort en 2006.

J’ai été honoré de rencontrer sa fille et d’entendre son histoire. Jumelant ce récit à l’histoire de notre nation, racontée par le nom des navires perdus, j’ai pris la parole avec confiance et offert mes sincères remerciements à toutes les personnes qui ont servi au sein de la Marine royale canadienne par temps de guerre et de paix, et qui ont aidé à rédiger un autre chapitre de l’histoire du Canada.