La bataille de l’Atlantique : des garçons deviennent des hommes

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Nouvelles de la Marine / Le 29 avril 2020

Clarence Mitchell, de Cairngorm (Ontario), s’est enrôlé dans la Réserve de volontaires de la Marine royale du Canada (RVMRC) en juin 1947, à l’âge de 17 ans. La bataille de l’Atlantique, la plus longue campagne militaire ininterrompue de la Seconde Guerre mondiale, faisait alors rage depuis près de trois ans. Elle allait durer jusqu’à ce que l’Allemagne capitule en mai 1945.

La bataille de l’Atlantique est le combat que les Alliés et l’Allemagne se sont livré pour le contrôle de l’océan Atlantique. Pour les Alliés, c’était une question d’assurer le transport ininterrompu d’hommes et d’approvisionnements cruciaux entre l’Amérique du Nord et l’Europe, où ils étaient destinés au combat, tandis que pour les Allemands, le but était de couper ces lignes de ravitaillement. Pour y arriver, des sous‑marins allemands appelés U‑boot et d’autres bâtiments de guerre patrouillaient l’océan Atlantique dans le but de couler les navires de transport des Alliés.

Alors que la bataille faisait rage, Clarence Mitchell et ses camarades de bord ont rapidement laissé leur jeunesse derrière eux et ont appris ce que c’était que d’être des hommes au combat.

Voici quelques extraits des notes de Clarence Mitchell écrites en 2005‑2006, quelque 60 années après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

J’avais hâte de m’enrôler dans les Forces armées, mais je n’avais pas l’âge; je devais donc attendre. La Marine était la seule force armée qui acceptait des jeunes hommes et des garçons de 17 ans. Une journée ou deux après mon 17e anniversaire, en 1942, j’ai fait de l’auto­stop jusqu’à London, en Ontario, pour m’enrôler dans la Marine. Ils m’ont accueilli à bras ouverts, mais m’ont renvoyé à la maison avec une lettre à faire signer par un parent, un marchand, un chef de police et un ministre du culte. J’ai dû longuement discuter avec ma mère pour la faire signer, mais elle a accepté.

Lettre en main, je me suis présenté au Navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Prevost à London, et l’on m’a fait passer très rapidement un examen médical et remis un uniforme de la Marine. J’étais maintenant, au plein sens du terme, un membre de la RVMRC.

J’avais à peine plus d’une semaine pour apprendre le matelotage, les nœuds, les épissures et l’alphabet Morse et pour déchiffrer des messages transmis à l’aide de drapeaux. En moins de deux semaines, je me suis retrouvé dans un train à destination de Halifax avec des centaines de membres de l’Armée de terre, de la Marine et de la Force aérienne.

Avant d’avoir 18 ans, je me suis retrouvé sur le NCSM Beaver, une sorte de dragueur de mines transformé qui draguait les mines sur la côte Est canadienne et américaine. Je ne suis pas resté très longtemps sur le Beaver et j’ai été détaché sur le NCSM Annapolis, un vieux destroyer à quatre cheminées donné au Canada par les États‑Unis, parce que le Canada possédait peu de bâtiments de guerre.

Le jour où j’ai embarqué avec un groupe d’autres jeunes hommes comme moi, le capitaine nous a alignés au milieu du navire et nous a adressé son discours de bienvenue à bord. Il a dit que nous pouvions maintenant oublier toutes les sottises que nous avions apprises à terre. Nous partions en mer pour nous battre, et il ne blaguait pas.

Nous sommes devenus des hommes très rapidement.

Ce que j’avais le mal de mer!

Durant tout le temps passé en mer, les bordées de service étaient de quatre heures, entrecoupées de temps de repos équivalents. Pendant les deux ou trois premières semaines, ma tâche consistait à prendre position dans le nid de pie. Lorsque le navire roulait et tanguait, je me demandais pourquoi je m’étais joint à la Marine. Ce que j’avais le mal de mer! Je ne pouvais pas vomir en bas parce que cela aurait abouti sur les officiers présents sur la passerelle. J’ai donc vomi dans mon chapeau et l’ai lavé lorsque je suis redescendu.

Je crois que durant les quelques premiers jours tous les gars étaient malades. Toutefois, indépendamment du niveau de malaise que nous ressentions, nous devions effectuer nos tâches. Un homme n’effectuant pas son devoir, si on tient compte des mines flottantes et des sous‑marins allemands armés de torpilles, aurait pu être responsable du naufrage du navire.

Lorsque l’alarme sonnait, je devais me rendre au canon de 4,7 mm sur l’étrave. Plus tard, mon poste de combat a été les Oerlikons jumeaux (des canons de 20 mm) placés au milieu du navire du côté bâbord, puis le canon de 10 livres situé à la poupe.

Durant les mois suivants, j’ai reçu une promotion et été affecté à la timonerie. J’étais maintenant un timonier à la barre du navire. J’aimais gouverner le navire à l’aide du compas gyroscopique. Je pouvais garder le cap à chaque clic du compas. Mais le NCSM Annapolis était un vieux destroyer datant de la Première Guerre mondiale, et les câbles reliant la timonerie au compartiment de la barre, où l’appareil devait diriger le gouvernail, se brisaient. Je devais donc sortir et me rendre à la poupe du navire et, au moyen d’une grosse barre à rayons, gouverner le navire manuellement.

À la poupe, il n’y avait qu’un compas magnétique. Lorsque je tournais la roue d’un côté, l’aiguille du compas se déplaçait beaucoup trop, de sorte que je devais rapidement la ramener dans l’autre sens. Personne ne s’est jamais plaint, mais je ne réussissais pas à garder le cap. J’étais toujours content de retourner à la timonerie parce que j’étais toujours trempé et transi à la poupe.

Lorsque notre opérateur d’ASDIC (sonar) recevait une impulsion radar indiquant la présence d’un sous‑marin allemand, l’alarme sonnait et tout l’équipage se rendait aux postes de combat. Le navire avançait à pleine vitesse au‑dessus du sous‑marin allemand, puis lançait 10 grenades sous‑marines dans plusieurs directions, de façon à les exploser à 10 profondeurs différentes. Puis, nous nous placions au‑dessus du sous‑marin et lancions 10 grenades de plus. Nous devions agir rapidement ou nous aurions fait exploser notre propre poupe.

Escorter des navires et patrouiller à la recherche de sous‑marins allemands

La tâche du NCSM Annapolis consistait à escorter des navires et à patrouiller à la recherche des sous‑marins allemands. Nous suivions l’itinéraire reliant Halifax, Newfie John (St. John’s, T.‑N.‑L.), New York et Boston. Entre les ports, nous escortions un convoi jusqu’à trois ou quatre cents milles de la côte tout en effectuant la surveillance des sous‑marins allemands. À d’autres occasions, nous escortions un convoi rejoignant d’autres convois au large de Newfie John qui se dirigeaient dans l’Atlantique Nord.

Si nous n’escortions pas de convoi, nous remontions le Saint‑Laurent à la recherche de sous‑marins allemands. Ils étaient là pour couler nos navires marchands, même en face de Québec. Les Canadiens n’ont pas entendu parler des corps rejetés le long des berges du fleuve. C’était censé être secret.

On m’a demandé à plusieurs occasions de décrire la navigation dans l’un des petits bâtiments de guerre dans l’Atlantique Nord. Ces navires n’ont jamais été conçus pour passer deux ou trois semaines au large dans l’Atlantique Nord. Les conditions y étaient vraiment misérables. Après quelques jours, il n’y avait plus d’eau potable, d’aliments frais, de pain, ni de lait. Les postes d’équipage où les marins vivaient, mangeaient et dormaient, lorsqu’ils le pouvaient, étaient situés sous le niveau de la mer.

Le son se propage sur une longue distance dans l’eau. Nous pouvions souvent entendre des grenades sous‑marines et d’autres explosions des milles plus loin. Les quartiers étaient surpeuplés, surtout lorsque le service de nouvelles pièces d’équipement exigeait l’ajout de nouveaux membres d’équipage. L’eau de mer s’infiltrant toujours, la condensation tombait du plafond. Les lits et les vêtements étaient toujours trempés. L’odeur nauséabonde des corps non lavés, de la vomissure et du mazout qui s’écoulait des réservoirs de carburant était omniprésente. Il faisait un froid glacial et c’était humide là‑haut, et il n’y avait aucun chauffage à la vapeur à l’intérieur. Nous nous retenions toujours aux objets, parce que le navire était constamment ballotté par des mers agitées, subissait de fortes secousses et était soulevé par la houle.

Le bruit était incessant, et nous étions épuisés et malades. Personne n’enlevait ses vêtements en mer. Nous ne savions jamais si nous allions heurter une mine, devoir nous rendre à notre poste de combat ou être torpillés.

En mer, les eaux sanitaires étaient envoyées directement à la mer. L’eau potable ne servait qu’à la consommation et à la cuisson. Il n’y en avait pas suffisamment pour se laver, et il n’y avait pas de douches à bord. Nous nous lavions et faisions notre toilette lorsque nous étions à quai, mais uniquement si le navire était amarré dans un port où il était possible de s’approvisionner en eau.

Surveillance des ustensiles

Chaque jour, deux personnes étaient assignées au mess. Leur travail consistait à se rendre à la coquerie, à descendre la nourriture et, après les repas, à laver la vaisselle. À l’occasion, lorsque l’eau de vaisselle était jetée par‑dessus bord, tous les ustensiles se retrouvaient à la mer. Alors, une véritable bataille s’engageait pour tenter de voler les ustensiles d’un autre mess. C’était chose ardue, car le personnel de chaque mess surveillait attentivement ses ustensiles. Mais le pire survenait lorsqu’il y avait un coup de roulis et que la cuvette à vaisselle passait aussi par‑dessus bord. Je me souviens que nous avons dû laver la vaisselle dans des seaux avec lesquels nous avions frotté le pont.

À plusieurs centaines de milles au large, tout le monde à bord s’est retrouvé avec la gale, provoquée par de sales bestioles qui nous dévoraient le derme. Je saignais sous le bras gauche et le long du côté gauche quand nous sommes rentrés à Halifax. Notre adjoint médical de l’infirmerie était excellent pour appliquer de l’iode et des pansements adhésifs, mais il n’avait pas beaucoup de fournitures pour faire autre chose.

À Halifax, nous sommes embarqués dans des camions et avons été conduits à l’hôpital Rockhead. Une fois sur place, nous avons dû ôter tous nos vêtements et entrer nus dans l’hôpital. Nous avons été dirigés vers une très grande salle de douches. Il y avait des douches le long des quatre murs – je ne sais pas, peut‑être 70 ou 80 douches sans cloison – et nous devions être deux par douche. Près du plafond dans une cabine de verre, le médecin était assis et contrôlait le débit et la température de l’eau. Il a fait couler l’eau tellement chaude que notre peau a rougi. Puis, nous avons traversé une porte et on nous a remis une brosse dure et un produit vert. Nous devions frotter toutes les parties du corps de notre partenaire, puis c’était à son tour. Nous ne pouvions pas nous sécher. Nous avons été placés pour la nuit dans une grande pièce contenant des couchettes. Lorsqu’ils sont venus nous chercher le matin, notre peau était si tendue que nous pouvions à peine nous déplacer.

Quelques jours de ce traitement à la douche chaude, puis une inspection finale, et nous sommes retournés à bord. Le navire avait été nettoyé à la vapeur et désinfecté. Le traitement était draconien, mais il n’y avait plus de parasites.

Après deux ou trois semaines de patrouille pour détecter des sous‑marins allemands, de branle‑bas de combat et de lancement de grenades sous‑marines chaque fois que nous recevions une impulsion radar indiquant la présence d’un sous‑marin allemand, j’étais toujours heureux de retourner au port. De tous les ports où je me suis arrêté, j’aimais bien Newfie John. J’aimais me promener sur la rue Water pour me rendre à la cantine ou au bar boire un verre de screech ou un coup de Block & Tackle (une boisson forte). Après avoir pris un verre de Block & Tackle et marché un pâté de maisons, vous pouviez vous attaquer à n’importe quoi.

Les gens de Newfie John étaient les plus sympathiques. Nous n’étions là que le temps de nous approvisionner en carburant et en fournitures. Puis nous reprenions la mer. Dans les ports, chaque navire devait fournir deux gars agissant en tant que patrouilles à terre (police maritime) pour tenir les gars tranquilles. J’ai patrouillé à terre dans de nombreux ports.

Dans le bassin de Bedford, à Halifax, il y avait des centaines de navires prêts à former un convoi. Au crépuscule, le bassin était rempli de navires et, au matin, ils étaient tous partis. Nous devions également partir pour tenir les sous‑marins allemands loin des navires de charge. La Marine était occupée parce que les sous‑marins allemands étaient partout.

La zone « Black Pit »

Au milieu de l’Atlantique se trouvait une zone nommée Black Pit, qui était trop éloignée pour les bombardiers en provenance d’Islande, et où les sous‑marins allemands attendaient comme une meute de loups. De nombreux navires de charge et bâtiments de la Marine ont été torpillés à cet endroit.

L’Atlantique était une mer impitoyable pour nos petits bâtiments de guerre. L’océan givrait le navire, et nous devions le déglacer pour éviter qu’il ne devienne instable et ne chavire. J’ai passé de nombreuses heures à déglacer avec toute mon équipe et les officiers, sans oublier, durant tout ce temps, la menace d’une attaque d’un sous‑marin allemand. Nos vêtements étaient mouillés, et nous étions trempés jusqu’aux os. Des glaçons nous pendaient aux sourcils, au nez et au menton. Nous ne les brisions pas avant d’être réchauffés un peu à l’intérieur, car des fragments de peau auraient décollé.

Tout le temps passé dans les eaux occupées par l’ennemi, j’avais une prime de danger de 25 cents par jour. J’étais payé 1,30 $ par jour. J’envoyais la moitié de ma paie à ma mère.

Comme la guerre a eu lieu il y a maintenant de nombreuses années, un grand nombre d’anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale décèdent. Avant que tous les anciens combattants quittent ce monde, nous devons faire savoir aux générations à venir ce que nous avons accompli. Les vrais héros de la bataille de l’Atlantique étaient les marins de la marine marchande qui ont dépassé leurs limites en effectuant un passage dangereux après l’autre.

J’écris ceci non dans le but de me louanger ni de me glorifier, mais à la mémoire des centaines de milliers de personnes qui ont combattu et sont mortes pour la liberté du Canada. Nous, les Canadiens, vivons dans le plus beau pays du monde entier.

 

Après avoir combattu dans l’Atlantique Nord, Clarence Mitchell a été envoyé sur la côte ouest et affecté sur le porte‑avions HMS Puncher. Il a navigué vers le sud le long des côtes américaines et mexicaines avec plusieurs navires d’escorte et destroyers, puisque les États‑Unis étaient alors en guerre contre le Japon.

Il n’a revu le Canada qu’une fois la victoire sonnée. Il est retourné chez lui le 20 septembre 1945.

Source

https://www.veterans.gc.ca/fra/remembrance/those-who-served/diaries-letters-stories/second-world-war/cmitchell