Torpilles sous le Saint-Laurent - 75e anniversaire de la bataille du Saint-Laurent

L'ENCRE - avril 2017 / Le 31 mai 2017

Par Fabrice Mosseray

Dans le sillage de leurs torpilles, les sous-marins allemands, les fameux U-boats, ont causé leur lot de destructions et de morts dans le fleuve Saint-Laurent. De 1942 à 1945, 23 navires de commerce et de guerre y sont torpillés par huit sous-marins. Ces attaques engendrent nombre de rumeurs: non seulement les sous-mariniers allemands y auraient remporté une grande victoire militaire, mais ils auraient accosté au premier village côtier venu afin de glaner des renseignements ou de boire un verre. Considérée par certains comme une humiliation pour le Canada, la bataille du Saint-Laurent est, pour d'autres, le prix payé par la Marine royale canadienne (MRC) pour avoir combattu l'ennemi loin de chez elle.

« Torpedo los ! »

Depuis 1939, les sous-marins nazis règnent en maîtres sur l'Atlantique. Opérant en meutes, ils harcèlent les convois alliés qui doivent rallier le Royaume-Uni, l'URSS et l'Afrique du Nord. Bien que le IIIe Reich n'ait pas de plan précis pour le Saint-Laurent, les U-boats y recherchent des convois. De mai à octobre 1942, quatre sous-marins coulent 19 cargos et deux navires de guerre entre Rimouski et Gaspé. Ces attaques soulèvent l'émoi car on ne s'attendait pas à voir l'ennemi si près des côtes et à près de 300 km de Québec. Des élus reprochent au gouvernement fédéral et à la MRC de négliger les eaux nationales au profit du Royaume-Uni. À l'instar des Allemands, les Alliés considèrent le Fleuve comme un objectif secondaire. Leurs ressources limitées, ils sacrifient de vastes tronçons des routes commerciales reliant le Golfe du Mexique, les Caraïbes et la Côte Est américaine au Royaume-Uni. Occupée en Atlantique et en Méditerranée, la MRC ne peut protéger adéquatement le Saint-Laurent où, en plus, ses navires peinent à détecter les submersibles car la rencontre de l'eau salée et de l'eau douce nuit à leur sonar.

Fermeture du Fleuve

Dépité par ces pertes, le gouvernement canadien ordonne le 9 septembre la fermeture du Saint-Laurent à la circulation transatlantique. Bien que cette décision laisse penser que le Canada a perdu la bataille, elle n'apporte aucun gain stratégique aux Allemands puisque l'acheminement de ravitaillement et de matériel n'est absolument pas interrompu. Les marchandises sont alors transportées à Halifax par chemin de fer. Cette mesure ne peut empêcher le torpillage du traversier SS Caribou en octobre et la mort de 136 de ses 237 passagers. Si les U-Boats ne font jamais escale dans les villages côtiers, ils débarquent deux espions, respectivement dans la baie de Fundy en mai 1942, et à New Carlisle en Gaspésie, en novembre. Si l'un est épinglé par la Gendarmerie royale du Canada, l'autre se constitue prisonnier en novembre 1944. Au Labrador, un U-boat installe une minuscule station météo automatisée1. En revanche, les patrouilles aériennes, menées entre autres depuis Gaspé et Mont-Joli, se révèlent efficaces à un point tel que la Marine allemande interdira en 1943 toute attaque dans le Fleuve.

Sus aux U-boats !

À partir de 1943, les U-boats subissent de lourdes pertes face à la puissance navale, aérienne et technologique des Alliés. Mieux armée et équipée, la MRC escorte 48 % des convois et rend coup pour coup aux U-boats. Forte d'une poignée de navires et de 2 000 hommes en 1939, elle voit ses effectifs multipliés par 50. Le Fleuve étant rouvert en avril 1944, les submersibles nazis y recherchent des proies isolées. D'octobre 1944 à mai 1945, deux U-boats endommagent la frégate NCSM Magog au large de Pointe-des-Monts, coulent un cargo près de Matane et la corvette Shawinigan dans le détroit de Cabot. Le tout dernier acte de la bataille du Saint-Laurent se joue en mai 1945 alors que deux U-boats se rendent à la MRC.

Le fleuve Saint-Laurent n'a donc jamais été une cible prioritaire pour les Allemands. Les U-boats y ont mené des attaques sporadiques parce qu'ils savaient que les convois y étaient mal protégés. Sur les 2 600 navires coulés au cours de la bataille de l'Atlantique, 23 l'ont été dans le Saint-Laurent, et ce, en trois ans par huit U-boats. Cette bataille du Saint-Laurent s'est gagnée dans l'Atlantique, où la MRC s'est largement illustrée. Elle a effectué près de 26 000 traversées et acheminé 165 millions de tonnes de denrées et matériel. Elle a détruit à elle seule ou avec l'aide de navires alliés une cinquantaine de sous-marins allemands et italiens. À la fin de la guerre, forte de 90 000 hommes et femmes et de plus de 400 navires, la Marine royale canadienne était la troisième puissance navale du monde.

1 L'antenne et les batteries sont au Musée de la guerre, à Ottawa.