Les marins des Prairies et le Musée naval du Manitoba

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L'ENCRE - avril 2017 / Le 31 mai 2017

Par l'Ens 2 Iain Frame, NCSM Chippawa

Lorsqu'on pense à la Marine royale canadienne (MRC) et aux villes qui lui sont associées, des noms comme Halifax, Victoria et Esquimalt viennent à l'esprit. Winnipeg, au Manitoba, n'est habituellement pas incluse dans cette liste. Située au centre longitudinal du Canada, à plus de 1 000 km de l'océan le plus près, Winnipeg est plus souvent associée aux hivers froids et aux moustiques qu'au service. Mais en creusant un peu, on pourra retracer les liens étroits entre cette ville des Prairies et l'océan.

Le Navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Chippawa est établi à Winnipeg. Il s'agit d'une division de la Réserve navale qui a été fondée en 1923 afin d'aider à accroître la présence de la Marine partout au pays. Le NCSM Chippawa a été témoin de nombreux conflits et de périodes éprouvantes, mais au fil de ses 93 années d'histoire, une constante est demeurée : resté fidèle à sa devise, « Service », il est toujours prêt à servir.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le NCSM Chippawa a recruté 297 officiers et 7 567 marins pour la MRC et a mis sur pied le deuxième plus grand contingent de volontaires du Service féminin de la Marine royale canadienne (WRCNS) au Canada. Cela fait de lui la troisième plus importante source de recrues malgré son emplacement dans une région enclavée. Ces hommes et ces femmes ont travaillé à terre comme en mer afin d'aider à mettre fin à la guerre. Les marins du NCSM Chippawa ont participé à la plus longue bataille de la guerre, la bataille de l'Atlantique; certains y ont laissé leur vie. Après la guerre, Winnipeg et le NCSM Chippawa ont continué de contribuer au succès opérationnel de la MRC, grâce aux marins qui ont servi dans de nombreuses capacités durant le conflit en Corée, la guerre froide et au cours des années subséquentes.

C'est le souvenir de ces marins qui a donné naissance, en 1980, au Musée naval du Manitoba. Situé au NCSM Chippawa, le musée cherche à préserver l'histoire et le patrimoine des membres des forces navales du Manitoba et à raconter leur histoire en préservant et en faisant connaître d'importants artéfacts et récits. Au fil des années, le musée a également constitué un lieu où les anciens membres de la Marine de Winnipeg peuvent se retrouver et socialiser avec leurs camarades. Chaque mercredi, des hommes comme Bob Watkins, Bert Jolly et Harold Hughes, tous des vétérans de la Seconde Guerre mondiale et Al Smith, un ancien militaire de la MRC pendant la guerre froide et l'actuel président de l'association de vétérans White Ensign Club et membre du conseil d'administration du Musée naval, se rendent au NCSM Chippawa. Ils donnent de leur temps au musée; ils aident ainsi à préserver le patrimoine qu'ils ont contribué à créer, tout en profitant de l'occasion pour revoir de vieux amis. Ils sont accompagnés du conservateur actuel du musée, Claude Rivard, du président du comité des présentoirs, Mike Shortridge, qui, en compagnie d'une équipe de bénévoles dévoués, constituent la force motrice du musée et s'efforcent de mieux faire connaître le patrimoine naval du Manitoba.

J'ai eu l'occasion de m'asseoir avec quelques-uns de ces dévoués bénévoles qui sont également des anciens militaires de la Marine et d'en apprendre un peu sur leurs expériences dans la Marine et sur ce que le Musée naval du Manitoba et le NCSM Chippawa représentent pour eux.

Bob Watkins s'est enrôlé dans la MRC en juillet 1943 à l'âge de 18 ans. La décision d'aller grossir les rangs de la MRC a été simple à prendre, car il avait été membre des cadets de la Marine, comptait plusieurs amis déjà au sein de la MRC et, comme il le dit si bien : « la guerre faisait rage. » Formé comme traceur radar et comme quartier maître, il a passé la plus grande partie de la guerre dans l'Atlantique Nord, à participer à la bataille de l'Atlantique en escortant des convois entre l'Amérique du Nord et le Royaume-Uni. Il a passé un total de 13 années en uniforme, dont trois durant la guerre à titre de membre de la Force régulière et dix années de plus comme réserviste auprès du NCSM Chippawa. M. Watkins se rappelle ses années dans la Marine avec fierté. Lorsqu'on lui demande quels sont certains des souvenirs les plus marquants du temps qu'il y a passé, il se souvient d'avoir aidé à faire couler le sous-marin allemand U 1006 alors qu'il était un membre du NCSM Loch Achanalt en compagnie du NCSM Annon. Il se souvient également d'un moment où le NCSM Loch Achanalt se trouvait au large de la côte de l'Angleterre et qu'il a repéré une mine qui flottait sur l'eau. M. Watkins a reçu l'ordre de la détruire. Au moyen d'un Oerlikon, il a été « en mesure de la faire couler, mais il n'a pas pu la faire exploser ! »

Après la guerre, M. Watkins a quitté la MRC afin de travailler à la société de transport en commun Winnipeg Transit. Toutefois, l'appel de l'océan était difficile à ignorer et en 1949, il est devenu réserviste au NCSM Chippawa. Il a occupé plusieurs postes et a notamment passé dix ans au conseil d'administration de la Ligue navale du Canada (LNC), a rempli un mandat à titre de vice-président national de la LNC et a été président de l'association des officiers de la marine du Canada (branche de Winnipeg). M. Watkins a été le premier président du Musée naval du Manitoba en 1980 et il siège à son conseil d'administration depuis ce temps. M. Watkins a fait honneur au NCSM Chippawa en prononçant des discours à de nombreuses occasions, dont celui du 50e anniversaire du NCSM et plusieurs cérémonies commémorant la bataille de l'Atlantique. Âgé maintenant de plus de 90 ans, M. Watkins est devenu un incontournable au NCSM Chippawa; il y tisse des liens depuis sept décennies. Il tire une grande fierté du Musée naval et du NCSM Chippawa, qu'il voit comme autant de moyens de préserver le patrimoine qu'il a lui-même contribué à bâtir.

Burt Jolly s'est enrôlé dans la MRC en mars 1944. Lorsqu'on lui demande pourquoi il a choisi la Marine, il répond, avec un petit sourire en coin : « ils étaient les seuls à vouloir me prendre! » En effet, il avait été refusé par l'Armée canadienne et l'Aviation royale du Canada (ARC) en raison de ses problèmes de vision. Je lui ai donc demandé pourquoi la Marine avait choisi de ne pas en tenir compte. « C'est simple, dit-il, le recruteur m'a regardé et m'a dit : les graisseurs n'ont pas besoin de voir! » M. Jolly a passé deux années dans la Marine durant la guerre et a servi à titre de graisseur à bord de corvettes d'escorte de convois durant la bataille de l'Atlantique. Après sa libération en novembre 1945, il est devenu machiniste accrédité pour ensuite retrouver le chemin des Forces armées avec la Réserve aérienne; il a passé cinq années auprès du 402e Escadron à titre de barman. Lorsqu'il réfléchit au temps qu'il a passé dans la MRC, M. Jolly se souvient de s'être rendu dans une salle de bal de New York, après la guerre, avec quelques-uns de ses camarades. Comme les marins trouvaient que le punch qui était servi n'était pas à leur goût, ils ont enseigné à leurs hôtes comment préparer un bon punch bien fort et ont ensuite passé une soirée du tonnerre.

M. Jolly s'est joint au Musée naval du Manitoba en 1980. Il a mis ses habiletés de machiniste à profit en aidant à réparer des bancs et en remettant à neuf le canon de quatre pouces qui est maintenant situé sur la plage arrière du NCSM Chippawa. Au fil des années, il a continué d'offrir ses habiletés dès que des artéfacts devaient être remis à neuf. Maintenant âgé de 91 ans, M. Jolly lève les mains en se plaignant avec une grande tristesse de « ne plus pouvoir se servir de ses mains pour aider. » Même s'il n'est plus en mesure de réparer des artéfacts, M. Jolly demeure un participant actif au Musée naval du Manitoba et affirme que la camaraderie lui fait du bien et lui permet de sortir de chez lui. En plus du temps qu'il passe au NCSM Chippawa et au Musée naval, M. Jolly consacre deux journées par semaine à faire du bénévolat au Musée de l'aviation.

Souhaitant initialement se joindre à l'ARC, M. Harold Hughes a été refusé en raison de problèmes de vision. Ne se laissant pas décourager, il a appris en lisant un quotidien que la Marine avait besoin de machinistes d'expérience. M. Hughes, machiniste de formation, a donc saisi l'occasion, et le 29 décembre 1942, il s'est enrôlé dans la MRC. Il a passé la première portion de sa carrière à Hamilton et à Halifax afin de parfaire sa formation à son nouveau poste de graisseur, plus précisément d'apprenti mécanicien de la salle des machines. Il a appris tout ce qu'il y avait à savoir « sur les salles des machines d'un navire, ce qu'elles font et comment les réparer ». Après avoir terminé sa formation, M. Hughes a été envoyé à St. John's, Terre-Neuve et par la suite s'est joint à la flotte. Il a effectué sa première affectation en mer à bord du destroyer NCSM Niagara où il a appris à appliquer les compétences acquises durant sa formation et, selon lui, « où il a appris à être un véritable graisseur. » Après le NCSM Niagara, M. Hughes a passé 1944 et 1945 à bord du NCSM Lanark travaillant à titre de mécanicien de la salle des machines du navire, qui escortait des convois lors de la bataille de l'Atlantique. En 1945, il a été envoyé au NCSM Outremont où il s'est qualifié à titre de mécanicien chef de quart de la salle des machines alors que la guerre prenait fin. Lorsqu'il se remémore le temps passé en mer, M. Hughes déclare que le « travail de convoi était ennuyant et monotone, mais au moins, j'étais à bord d'une frégate et non d'une corvette » en faisant référence à la vie en mer à bord d'une petite corvette qui avait la réputation d'être inconfortable et mouillée.

Après la guerre, M. Hughes a travaillé comme machiniste pour le Canadien National. Il a également travaillé pendant 46 ans à la Commission canadienne des grains à titre de machiniste. Sa première expérience avec le NCSM Chippawa remonte à l'hiver 1949-1950, moment où, même s'il n'était pas un militaire, il a été transféré de l'équipe de hockey Transcona à l'équipe du NCSM Chippawa, où il a joué pendant plusieurs années. En 2000, M. Hughes a été associé de nouveau au NCSM Chippawa lorsqu'il s'est joint au musée à l'invitation de membres du personnel. Il y travaille depuis ce temps. Lorsqu'on lui demande ce qui le fait revenir au musée depuis tout ce temps, M. Hughes, comme M. Watkins et M. Jolly, parle du partage avec des personnes aux mêmes valeurs, et du sentiment de camaraderie dont il jouit à titre de membre de l'organisation. C'est comme s'il n'avait jamais quitté la Marine.

C'est grâce aux efforts dévoués de bénévoles du musée comme M. Watkins, M. Jolly et M. Hughes, ainsi que de tous les autres membres de l'organisation que le patrimoine des marins du Manitoba demeure bien vivant. Fidèles à la devise « Service » du NCSM Chippawa, ces hommes et ces femmes se sont dévoués afin de préserver cet héritage. Grâce à leurs efforts, le Musée naval du Manitoba est devenu une perle navale au cœur des Prairies.