Un siècle sous les flots protégeant nos foyers et nos droits

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La Vigie - Printemps 2014 / Le 23 avril 2014

Par le capitaine de corvette Alain Blondin

Pour commémorer une histoire de défis, de controverses et de triomphes, les sous-mariniers célébreront, le 5 août 2014, cent ans de service à bord des sous-marins pour le Canada.

Afin de comprendre cette communauté distincte de la Marine royale canadienne (MRC), il est essentiel d’examiner son histoire, la nature des bâtiments qu’elle exploite et le genre de missions qui lui sont confiées.

Les bâtiments

Silencieux, invisibles et létaux, les sous-marins, en tant que ressource militaire stratégique, ont été une source de débats et de controverses depuis l’attaque du Turtle sur HMS Eagle le 7 septembre 1776 dans le port de New York pendant la guerre d'indépendance des États-Unis. Au fil des ans, avec l'évolution de la technologie, bon nombre de difficultés inhérentes à l’exploitation de ce nouveau type de navire de guerre ont été surmontées, mais la controverse sur leur acquisition et leur utilisation s'est poursuivie.

Beaucoup, surtout au sein de la Royal Navy (RN), avaient décrié l’utilisation militaire des sous-marins comme étant une méthode peu courtoise et contraire à la noble tradition de la guerre navale. On pourrait cependant déduire que l’avantage insidieux attribué à ces bâtiments était la raison même pour laquelle leur développement se poursuivait. À la veille de la Première Guerre mondiale, 138 ans plus tard, l’histoire de la flotte de sous-marins du Canada commençait dans un climat d’intrigue et de controverse.

Débuts clandestins

Le Canada acheta ses premiers sous-marins à la suite d’une série de négociations clandestines entre un constructeur de navire américain et Richard McBride, premier ministre de la Colombie-Britannique, le 5 août 1914. Désignés simplement sous les noms CC-1 et CC-2, les bâtiments furent sortis furtivement sur leurs moteurs électriques au plus profond de la nuit d’un chantier maritime de Seattle sans l’autorisation du gouvernement des États-Unis. Pendant qu’ils étaient encore en mer dans le détroit de Juan de Fuca, les sous-marins ont été inspectés en secret et achetés comptant à la livraison à l’aide d’un chèque du gouvernement de la Colombie-Britannique d’un montant de 1,15 million de dollars, à l’aube de la Première Guerre mondiale.

Ironie du sort, les batteries côtières du port d’Esquimalt faillirent bombarder les premiers sous-marins canadiens pendant qu’ils approchaient de leur nouveau port d’attache. Et dire que ces sous-marins avaient été achetés pour protéger notamment le port d’Esquimalt.

On dit que le premier ministre McBride avait fait l’acquisition de ces bâtiments dans le but d’atténuer la peur des citoyens de sa circonscription électorale d’une attaque imminente de la part d’un escadron de navires de guerre allemands qui avait été signalé dans le Pacifique. Même si la menace ne s’était jamais concrétisée, la simple présence des sous-marins contribuait à dissuader les forces ennemies et à rassurer la population. Il s'agissait d'un premier exemple de l’avantage stratégique d’acquérir des sous‑marins canadiens.

Entretenir le rêve sans bâtiments

Au cours des 50 années qui précédèrent la construction des sous-marins de la classe Oberon, la MRC ne mit en service que quatre bâtiments : deux sous-marins britanniques de classe H et deux sous-marins allemands capturés. Cependant, l’expertise sous-marine de la MRC survécut car les sous-mariniers canadiens réussirent à maintenir et à perfectionner leurs compétences en travaillant à bord des bâtiments de la RN partout dans le monde. Pendant les deux guerres mondiales, la RN accepta au total 34 Canadiens en service à bord de ses sous-marins et les sous-mariniers canadiens assurèrent le commandement de 15 sous-marins de la RN, le même nombre que celui de l’inventaire total des sous-marins de la MRC au cours des 100 dernières années.

1945-1966 : un exercice en partenariat et en collaboration

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la réduction importante des ressources de la MRC ne fut pas de bon augure pour le service sous-marinier canadien. La MRC n’avait pu maintenir sa capacité de guerre anti-sous-marine (GASM) qu’en louant des bâtiments de la RN dans le cadre d’ententes officielles. Plus tard, grâce à une relation beaucoup plus simple et moins officielle avec la US Navy (USN), divers sous-marins américains furent disponibles pour un nombre d’entraînements anti-sous-marin limité mais précieux pour les navires de la MRC. Jusqu’en 1955, les besoins d’entraînement en GASM étaient satisfaits en alternant deux sous-marins de la RN par an à Halifax et en profitant des occasions d’entraînement offertes par la USN.

Pendant cette même période, en raison de leur accès nouvellement acquis aux technologies avancées des sous-marins allemands, la construction de la flotte de sous-marins soviétiques se révéla comme étant une importante nouvelle menace. Les Soviétiques prirent rapidement la tête dans la construction de sous-marins, en concurrence avec les États-Unis et leurs alliés pour la suprématie militaire du monde sous‑marin au cours des 30 années qui ont suivi.

À la lumière de cette menace émergente, les besoins d’un service sous-marinier basé au Canada furent réévalués et la MRC parvint finalement à une entente avec la RN en vue de la création de la 6e Escadrille de sous-marins en mars 1955. Basée à Halifax, la 6e Escadrille de sous-marins était composée essentiellement de sous-marins de la classe A de la RN, dirigés par des officiers de la RN, avec des Canadiens représentant pas plus que la moitié des membres d’équipage.

Des bâtiments canadiens enfin!

Dans les premières années de la guerre froide, la GASM devint un élément essentiel de la stratégie de défense de l’OTAN. De longs débats eurent lieu sur la pertinence d’inclure des sous-marins dans la flotte de la MRC. Les nouveaux navires de la classe St. Laurent furent construits avec d’excellentes capacités en GASM pour la période, mais il était clair pour les planificateurs de la Marine que les sous-marins étaient les meilleurs navires capables de détecter d’autres sous-marins.

Les navires de surface peuvent éliminer une grande partie du brouillage causé par l’activité de surface en remorquant un câble de réseau sonar immergé, mais, contrairement aux sous-marins en plongée, ils ne peuvent éliminer complètement les bruits qu’ils produisent eux-mêmes. Dans une confrontation mortelle et impitoyable, où la victoire revient habituellement à la plate-forme la plus silencieuse, il est donc évident que les sous-marins sont les vaisseaux de choix en matière de GASM.

Le Canada acquit son premier sous-marin de la période de la guerre froide en 1961. Basé sur la côte Ouest, le NCSM Grilse était un sous-marin américain de la classe Balao, obtenu dans le cadre d’un contrat de location de cinq ans. Servant de bâtiment d’entraînement, le Grilse était très utilisé pendant ses 16 premiers mois de service, parcourant une distance équivalente à plus de deux fois la circonférence de la terre et passant 374 jours en mer. Après sept ans de service, le Grilse fut remplacé par le USS Argonaut, sous-marin américain de la classe Tench, acheté en 1968 et mis en service dans la MRC. Baptisé NCSM Rainbow, il servit au sein de la flotte de la côte Ouest jusqu’en 1974.

En mars 1962, l’approbation d’achat d’une flotte de trois sous-marins britanniques de la classe Oberon fut finalement reçue. Il s’agissait des premiers sous-marins tous neufs que la MRC avait acquis depuis l’achat non conventionnel des bâtiments CC-1 et CC-2 en 1914. Les sous-marins, NCSM Ojibwa, Okanagan et Onondaga, devinrent ainsi le cœur de la 1re Escadre de sous-marins du Canada à Halifax.

Au moment de leur acquisition au milieu des années 1960, les bâtiments de la classe Oberon étaient considérés comme les sous-marins les plus silencieux au monde. Après avoir été dotés d’ensembles de sonars et de systèmes de torpilles Mark 48 du début des années 1980, leur discrétion continua de porter des fruits, ce qui fit d’eux des plates-formes d’armes de GASM efficaces jusqu’au désarmement du dernier d’entre eux, le NCSM Onondaga, en 2000.

Les défis d’une nouvelle flotte de sous-marins pour le Canada

L’acquisition de nouveaux bâtiments, en remplacement des sous-marins canadiens vieillissants de la classe Oberon, connut des difficultés dues au fait que les préparatifs de cette acquisition, commencés au début des années 1980, se sont terminés lorsque le NCSM Victoria entra en service en 2000, à la suite d’un processus long et complexe.

À l’origine, les nouveaux sous-marins canadiens étaient connus sous l’appellation de sous-marins britanniques du Type 2400. Au début des années 1980, aucun d’eux n’avait encore été construit. Lors des discussions préliminaires, un seul candidat parmi les prétendants avait été retenu pour acquérir jusqu’à 16 nouveaux sous-marins diesel-électriques. Ce projet initial fut toutefois mis sur la touche lorsque le Livre blanc sur la défense 1987 recommanda plutôt 12 sous-marins de chasse à propulsion nucléaire.

La fin de la guerre froide conduisit à une réévaluation de l’ensemble des besoins des besoins du Canada en matière de défense. D’importantes coupures apportées au budget de la Défense au cours des années 1990 ajoutèrent des pressions supplémentaires, amenant ainsi les membres de la communauté navale canadienne à prédire la fin imminente de la flotte sous-marine canadienne.

Puis, comme un phénix renaissant de ses cendres, la force sous-marine fut relancée par l’annonce selon laquelle le Canada achèterait quatre sous-marins du Royaume-Uni en 1998. Ces bâtiments étaient les seuls quatre sous-marins de classe Upholder (Type 2400) que la RN avait réussi à construire avant que son programme de sous-marins conventionnels fut annulé en faveur du maintien d’une flotte uniquement composée de sous-marins nucléaires. Les quatre anciens sous-marins de classe Upholder devinrent donc les sous-marins de la classe Victoria, sous les noms NCSM Victoria, Windsor, Chicoutimi et Corner Brook.

Avant que les nouveaux sous-marins puissent s’ajouter à la flotte, de nombreuses difficultés devraient être surmontées. En effet, les bâtiments britanniques nécessitaient de nombreuses mises à niveau et réparations. Ensuite, une tragédie frappe lorsqu’un incendie mortel survient à bord du HMS Upholder (NCSM Chicoutimi) au début de son voyage à Halifax en 2004.

D’autres priorités exacerbent les revers du programme des sous-marins au cours des années qui suivent, car les Forces armées canadiennes (FAC) ont du mal à répondre aux demandes croissantes du conflit en Afghanistan. Avec l’augmentation du nombre de morts, les approvisionnements de l’Armée de terre et de l’ARC étaient au premier rang, pendant que Canadiens réclament de meilleurs blindages, véhicules et hélicoptères pour leurs troupes.

Un succès marqué par des progrès graduels et résolus

Malgré les importantes difficultés qui continuent de miner les sous-marins de la classe Victoria au cours des années qui suivent, la Force de sous-marins du Canada persiste et des progrès graduels sont réalisés pour permettre à la nouvelle classe de bâtiment d’atteindre sa pleine disponibilité opérationnelle.

Les postes de sous-mariniers canadiens continuent d’être dotés à mesure que l’instruction se poursuit et, en 2012, le NCSM Victoria effectue le premier tir de la torpille Mark 48, devenant ainsi le premier sous-marin de sa classe à atteindre un niveau de préparation élevé. Le Victoria passe la grande partie de 2013 en mer, avec en bout de ligne un déploiement réussi en automne dans le cadre de l’opération Caribbe au cours de laquelle le sous-marin excelle dans ses fonctions discrètes.

Le NCSM Windsor en fait autant jusqu’à ce qu’on découvre une défaillance dans l’un de ses deux générateurs. Le sous-marin demeure opérationnel avec certaines restrictions qui ne l’empêchent pas d’accumuler 119 jours en mer en 2013, jusqu’à sa participation à l’exercice Atlantic Shield au début de 2014. Le générateur du Windsor devrait être remplacé durant une période d'entretien prévue de mars à octobre 2014. Le retour en mer du bâtiment est prévu pour novembre.

Le NCSM Chicoutimi a atteint un point de repère important en novembre 2013. Après avoir fait l’objet de réparations générales, le Chicoutimi a finalement quitté la cale sèche pour entreprendre une série de préparations et d’essais finaux. Son retour en mer en prévu pour la fin de 2014.

À la veille de leur centenaire, l’avenir des sous-marins canadiens semble prometteur. En dépit des revers qu’ils ont connus, les sous-marins de la classe Victoria ont passé plus de 250 jours en mer au cours du dernier exercice. La MRC continue de progresser constamment vers l’atteinte de son objectif : avoir trois des quatre sous-marins de la classe en mer avant la fin de 2014.

Les sous-marins canadiens ont énormément évolué au cours des 100 dernières années. Cependant, il est intéressant de noter que les besoins et les caractères fondamentaux des sous-mariniers n’ont pas beaucoup changé.

Portrait des sous-mariniers canadiens

Les sous-mariniers canadiens sont souvent décrits comme des espèces à part. Ils représentent une communauté relativement restreinte et une sous-culture qui leur est propre. L’environnement tridimensionnel précaire dans lequel ils travaillent façonne leur caractère distinctif et polyvalent. Leur vie en dépend. Exploitant des vaisseaux complexes dans un environnement impitoyable, les sous-mariniers sont motivés et formés à connaître intimement leur bâtiment et à travailler en équipe au-delà même du haut niveau exigé des marins de surface.

Dans sa préface de l'ouvrage de Julie H. Ferguson, Deeply Canadian, le capitaine de vaisseau (à la retraite) Keith Nesbit fait remarquer : « Les Canadiens font de très bons sous-mariniers. Ils ont la capacité de tolérer leurs collègues, souvent dans des conditions difficiles. Ils sont dévoués et prennent leur travail au sérieux. Ils ont un sens de l’humour irrévérencieusement rafraîchissant. Notre service de sous-marins pourrait être, en réalité, la partie la plus canadienne des Forces armées canadiennes » [traduction libre].

Mot de la fin

La persistance et la qualité du service offert par les sous-mariniers canadiens au cours du siècle dernier est un hommage à la ténacité de ces marins qui, malgré l’adversité, n’ont jamais abandonné leur rêve de protéger nos foyers et nos droit sous les flots. Ces personnes fières proviennent de divers milieux sociaux, mais ont en commun l’unique et intime expérience de partager un environnement sous-marin difficile et furtif à bord de machines performantes, complexes et polyvalentes qui font frémir les non-initiés. Les sous-mariniers s’acquittent de leurs tâches tout en affichant le meilleur des valeurs canadiennes, notamment l’innovation, la compétence tranquille, la détermination, l’excellence et, surtout, ce sens de l’humour implacable.

Officier des affaires publiques en service auprès de la Marine royale canadienne à Ottawa, le capitaine de corvette Alain Blondin a également servi à bord du NCSM Ojibwa de 1982 à 1985.

Légendes

Le NCSM Windsor arrive à Halifax après des exercices en mer en 2006.

Photo : MDN

Le NCSM Chicoutimi quitte la cale sèche pour entreprendre des essais en mer en novembre 2013.

 Photo : MDN

Le HMS Astute arrive à côté du HMS Auriga  à la 6e Escadrille de sous-marins d’Halifax le 19 août 1961. À noter, en toile de fond, le NCSM Bonaventure, à quai. 

Le NCSM Ojibwa effectuant des essais de sauvetage d’un sous-marin d’intervention en  plongée profonde (DSRV) à la base de sous-marins de la RN à Faslane, en Écosse, le 1er septembre 1975.

Les membres d’équipage du CC-1 et du CC-2 et leur bâtiment, après leur arrivée à Halifax le 14 octobre 1917, à la suite de leur traversée d’Esquimalt jusqu’au canal de Panama.

 Photos : Collection Perkins