L’information comme domaine de guerre : la MRC apprivoise une nouvelle sphère de combat

Galerie d'images

La Vigie - Été 2017 / Le 12 juillet 2017

Par Darlene Blakeley

« Nous devons maintenant aller au-delà du problème de l’information en temps de guerre et voir l’information comme une guerre de plein droit, qui habilite tous les autres aspects de la guerre. » 

Ces paroles du capitaine de frégate Carl Sohn, de la direction – Guerre de l’information navale (DGIN) à Ottawa exposent la dure réalité voulant que la réussite de la Marine royale canadienne (MRC) dans les opérations futures dépend de plus en plus de la vitesse, de la sécurité et de l’adaptabilité des capacités de guerre de l’information.

« Dans ce domaine opérationnel moderne, le nouveau rôle de la stratégie de la marine consiste à maîtriser la composante d’information de la puissance de combat et notre concept de guerre de l’information est à la base de ce rôle, explique le Capf Sohn. La MRC doit envisager l’information comme une arme en soi et intégrer les opérations de communication et d’information au cœur de tout effort de guerre. »

Il souligne que la vitesse d’évolution de la technologie a changé la façon dont l’information influence les opérations militaires, et les forces doivent s’adapter pour rester efficaces dans le théâtre des opérations moderne. Pour la MRC, le défi se trouve dans la façon de recueillir, d’exploiter, de distribuer et d’utiliser l’information dans des opérations navales modernes.

« En accueillant de nouveaux concepts et de nouvelles technologies, tout en intégrant de nouvelles capacités, nous pourrons manœuvrer et nous battre plus efficacement dans ce nouveau domaine de guerre de l’information », explique le Capf Sohn.

Qu’est-ce que la guerre de l’information?

La guerre de l’information (GI) se définit comme la prestation, l’utilisation assurée et la protection de l’information, des processus, des systèmes et des réseaux, tout en restreignant, en dégradant et en bloquant ceux des adversaires, dans le but d’obtenir un avantage opérationnel dans l’espace de bataille. C’est un domaine de guerre qui regroupe toutes les disciplines de la guerre : communications, opérations cybernétiques, guerre électronique, opérations d’information, renseignement, océanographie, météorologie et gestion de l’information.

« Essentiellement, rien n’a changé, mais tout a changé », explique le capitaine de vaisseau John Tremblay, directeur de la DGIN. « L’information a toujours été un élément vital de la guerre. Depuis toujours, c’est un avantage de se connaître, de connaître son environnement et son adversaire. Ce qui a changé, c’est le volume de données – l’information – et la quantité de sources, en plus du besoin croissant d’agir rapidement et avec davantage de précision. »

La MRC a traditionnellement mis sur pied des forces capables d’opérer dans trois principaux domaines de guerre : antiaérien, antisurface et anti-sous-marin. La GI a progressé exponentiellement pour devenir une activité prédominante intégrée à ces domaines traditionnels.

La GI vient tout juste d’être conceptualisée dans la MRC. Les documents de stratégie et de concepts ont été diffusés à la fin de 2016, et la DGIN a lancé plusieurs initiatives pour faire progresser le dossier. Il faudra du temps avant que la GI soit un domaine de guerre pleinement développé, mais les travaux sont en cours pour faire avancer la stratégie et voir à ce que les exigences de GI soient respectées maintenant et à l’avenir.

La MRC, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis, sont à l’avant-plan du développement de la GI maritime.

Selon le document de stratégie de la MRC, la vision de la marine pour la GI vise la supériorité de l’information permettant de remporter des batailles, ainsi que des secteurs fonctionnels de GI coordonnés et intégrés dans les environnements maritime et interarmées. On obtient ainsi l’énoncé de mission de la GI : développer et utiliser les secteurs fonctionnels de la GI pour améliorer le commandement et le contrôle naval, afin d’assurer l’excellence en mer.

Selon le Capf Sohn, cette stratégie entraînera la création de chemins d’accès souples et résistants aux attaques cybernétiques ou électroniques, à une surveillance et une reconnaissance accrues du renseignement, à une guerre améliorée, et au perfectionnement de spécialistes en GI.

Les opérations de cybernétique et de renseignement sont des aspects clés des capacités de GI permettant d’assurer une surveillance constante de l’espace de bataille maritime. Elles peuvent aussi offrir une connaissance tactique, opérationnelle et stratégique des capacités et des intentions de l’adversaire, permettre l’amélioration de la portée, de l’efficacité et de la létalité des armes, et intégrer les capacités de ciblage et de contrôle du tir pour créer des effets cinétiques et non cinétiques.

« Nous savons que les défis posés par la GI dévoilent la nature sophistiquée et complexe de la guerre du futur, où l’utilisation accrue de l’information par nos adversaires réduit sensiblement notre espace décisionnel et nous force à réagir, explique le Capf Sohn. Nos capacités en GI, jumelées à l’évolution constante de l’espace de bataille de l’information, lui-même marqué par le potentiel de concepts comme l’intelligence artificielle, l’analyse avancée, l’automatisation et l’apprentissage machine, peuvent grandement élargir notre espace décisionnel et la capacité de prévoir les intentions de nos adversaires avec plus de certitude. »

Le Capf Sohn ajoute que ne pas saisir l’ampleur de la menace présentée par nos adversaires dans le domaine de la GI met en péril les avantages techniques de nos systèmes d’armes modernes. « Grâce à l’adoption de la GI, la MRC pourra se servir de l’information comme arme, et non simplement comme un élément habilitant. »

Chaque marin est un guerrier de l’information

Selon le Capf Sohn, tout comme chaque marin sur les navires de la MRC est pompier, chaque marin est aussi guerrier de l’information. La DGIN, de concert avec le directeur –Personnel et instruction de la Marine et le Groupe d’instruction du personnel naval, révise les groupes professionnels militaires pour voir comment la GI s’insère dans certains métiers. Si le lien est évident pour certains, comme les communicateurs navals et les techniciens des armes, il l’est moins pour d’autres, comme les officiers d’opérations maritimes de surface et sous-marines et les ingénieurs des systèmes de combat naval. Les professionnels des domaines du renseignement, des systèmes informatiques, de la cybernétique, de la gestion de l’information, de la météorologie et de l’océanographie ont été combinés sous la direction la DGIN.

Ce regroupement, particulièrement les rôles du renseignement et des communications navales, est une première pour les Forces armées canadiennes (FAC) et montre un engagement visant à assurer les ressources en GI de la MRC. La fusion sera réalisée en deux étapes : l’acquisition d’expertise en la matière dans la structure existante du groupe professionnel, puis la définition des nouvelles exigences d’instruction. Les FAC ont aussi créé un nouveau groupe professionnel d’opérateur en cybernétique, qui sera bientôt ouvert au reclassement et au recrutement.

Cependant, il est essentiel que tous connaissent leurs responsabilités quant à la défense et la protection de l’information, des TI et des réseaux omniprésents dans nos opérations quotidiennes, insiste le Capf Sohn. L’hygiène cybernétique exemplaire (changements de mots de passe fréquents et le respect de protocoles de sécurité des TI, de sécurité opérationnelle et de sécurité personnelle) est cruciale pour la protection de notre information. Environ 80 p. 100 des vulnérabilités aux menaces découlent de mauvaises pratiques ou de gestes accidentels avec nos systèmes les plus importants. Évidemment, veiller à agir de façon exemplaire nous aidera à assurer notre survie dans l’environnement d’information. »

Navires de guerre dans un environnement cybernétique contesté

Pour construire des navires de guerre tenant compte de la menace pour la technologie de l’information et les systèmes d’information, ainsi que des menaces cybernétiques, il faut bien comprendre les besoins opérationnels d’un navire de guerre dans un environnement cybernétique convoité. Pour ce faire, les opérateurs doivent comprendre la criticité et les vulnérabilités des systèmes du navire, ainsi que les menaces pour ces systèmes, pour communiquer les besoins en matière de sécurité. Ces besoins peuvent être intégrés à des exigences techniques de sécurité.

Il faut également comprendre les capacités d’opérations cybernétiques défensives d’un navire (équipement et personnel), pour déterminer quels outils de cybersécurité doivent faire partie des exigences techniques de sécurité.

« L’architecture, la conception et la mise en œuvre des mesures de sécurité doivent faire partie du cycle de vie du navire et doivent être continuellement améliorées pour maintenir une résilience cybernétique, explique le Capf Sohn. Ce problème est plus qu’un problème d’ingénierie; il exige un changement de culture en ce qui concerne notre perception des systèmes et des risques pour la réussite de la mission. »

Si on la compare aux domaines de guerre traditionnels, la GI est un concept relativement nouveau. Or le rythme auquel elle progresse est exponentiel.

« La MRC dépend aujourd’hui grandement de l’information; la technologie est partout, de l’administration aux opérations, dit le Capv Tremblay. Nous n’avons pas encore finalisé de solution d’urgence ou de rechange de rechange en cas de perte de service ou d’accès bloqué, dégradé, intermittent ou limité. Cependant, nous sommes de plus en plus efficaces. L’information est une bataille de discours : tout ce que nous disons ou faisons est instantanément exposé au regard du monde. Ce genre de chose a le potentiel d’influencer nos adversaires, leurs partisans, mais aussi notre public national. »

Au moment où la MRC commence à explorer ce nouvel espace de bataille, une chose est certaine : la réussite des opérations futures dépend de la vitesse, de la sécurité et de l’adaptabilité des capacités de GI.