Des marins dans le carré de sable

La Vigie - Printemps 2014 / Le 24 avril 2014

Une cérémonie de descente du drapeau tenue à Kaboul le 12 mars a marqué la fin de la mission militaire du Canada en Afghanistan. Après plus de 12 ans, le plus grand déploiement de personnel des Forces armées canadiennes (FAC) depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale a pris fin.

Bien que l’Afghanistan soit un pays sans accès à la mer, la Marine royale canadienne (MRC) a joué un rôle important dans cette mission, car ses navires ont patrouillé la région de la mer d’Arabie, et ses marins ont pris part à toutes sortes d’activités, de l’exercice de fonctions d’état-major à Kaboul aux opérations de combat dans le district de Panjwa’i.

L’article suivant a été rédigé au plus fort de la guerre en Afghanistan par un plongeur-démineur de la MRC, dont le nom n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité, et dont le puissant récit vécu d’une mission individuelle nous rappelle que les marins de la MRC faisaient partie des plus de 40 000 membres des FAC qui ont participé à la lutte contre le terrorisme.

AFGHANISTAN – Au petit matin du 3 août 2006, les radios près de nos lits crépitent et crachent notre indicatif d’appel; il faut que nous nous présentions au Centre des opérations tactiques (COT). L’énorme tente abritant quelques centaines de membres du génie de l’Armée est encore toute endormie pendant que nous prenons notre attirail de combat. Nous nous rendons à notre véhicule sans parler; pas besoin de réveiller les autres – leur journée commencera bien assez tôt.

Nous sommes dans le théâtre depuis presque six mois, et sortir dans le noir pour répondre aux découvertes de dispositifs explosifs de circonstance (DEC) est devenu une activité normale. Nous nous rendons dans notre véhicule blindé léger (VBL) Bison jusqu’au COT pour recevoir nos ordres. On nous dit qu’un Canadien a été tué par l’explosion d’un DEC, et que le terrain n’est pas sûr. Nous sommes assignés à un convoi d’infanterie canadienne qui agit en tant que force de réaction rapide (FRR).

Nous sommes régulièrement déployés à l’extérieur de l’enceinte avec des FRR canadiennes et roumaines, et aussi avec des convois britanniques. Tant que nous avons des tireurs professionnels pour nous accompagner jusqu’au site du DEC, nous sommes contents. Notre équipe de lutte contre les DEC qui compte deux véhicules est formée de deux techniciens en explosifs et plongeurs-démineurs de la MRC, d’un technicien en explosifs de l’Armée canadienne, de deux signaleurs de la Marine pour l’équipement radio et de conducteurs de l’Armée. Nous sommes un groupe très efficace pour procéder à l’élimination des DEC. Nous apprécions toutefois la sécurité d’avoir à nos côtés des soldats professionnels pour nous escorter et protéger les lieux pendant que nous nous concentrons sur le travail à faire : démanteler les DEC.

L’attaque au DEC s’est produite dans le district de Panjwa’i, une région sauvage où nous avons déjà travaillé. À notre sortie de l’entrée principale, nous nous arrêtons pour rencontrer notre interprète. Nous chargeons nos armes courtes, nos fusils et la C6 montée sur le véhicule, une mitrailleuse de calibre 7,62 mm. Jusque là, il s’agit d’une sortie normale.

Nous roulons dans le noir en direction du Panjwa’i, environ une heure au nord‑ouest de l’aérodrome de Kandahar. Nous traversons la ville, une situation toujours intense. Nombreux sont ceux qui décrivent le conflit en Afghanistan comme une guerre à 360 degrés, c.-à-d. qu’il faut s’attendre à des contacts pouvant venir de n’importe quelle direction à n’importe quel moment. Nous sommes toujours prêts, tentant de repérer de possibles DEC cachés devant nous, des tireurs sur les toits ou des voitures possiblement piégées.

Nous arrivons dans le Panjwa’i sans incident, tout juste après le lever du soleil, et nous sommes accueillis par un sergent-major qui nous présente calmement la situation. Nous sommes dans le large lit d’une rivière avec des champs de chaque côté, environ 500 mètres de terrain découvert, un chemin qui le traverse et qui mène à la ligne des arbres. Nous entendons des bruits de tir dans notre périmètre, mais les tirs ne sont pas dirigés vers nous.

Il y a déjà une perte – un VBL est en panne et coincé dans le terrain ouvert sur la route. Il y a au moins trois DEC sur cette route, et plusieurs véhicules de combat sont placés en une grande rangée à 250 mètres à l’arrière et font face à la ligne des arbres de l’ennemi. À gauche de la ligne des arbres se trouve une école blanche à proximité de l’endroit d’où proviennent les tirs. Prendre cette école, dans laquelle des talibans se cachent, semble être la mission des troupes auxquelles nous prêtons maintenant assistance.

Nous nous stationnons de manière à nous trouver à l’extrémité du flanc droit de la rangée de véhicules de combat, et nous commençons notre planification. Le matériel de premiers soins est déballé un peu partout au sol en réponse à l’attaque au DEC qui s’est produite un peu plus tôt; ça donne froid dans le dos. L’un ou l’autre de ces DEC ou l’après-explosion (le vaste secteur dans lequel il faut chercher, recueillir et transférer à des fins d’analyse une quantité massive et diverse d’éléments de preuve) constitue une tâche complète en soi; nous avons maintenant quatre de ces tâches à effectuer dans une situation de tir réel.

Nous divisons rapidement l’équipe, et donnons au conducteur la responsabilité des croquis de l’après-explosion, pendant que chaque technicien en explosifs effectue la reconnaissance des DEC. Je choisis celui qui se trouve le plus loin, soit dans la ligne d’arbres. J’ai des soldats d’infanterie accroupis tout près contre un mur de boue en guise de couverture. Je jouis donc d’une certaine sécurité dans le secteur.

En avançant, je trouve un petit fil de cuivre longeant la route. Je l’examine et je découvre un quatrième DEC sous un petit pont. Je continue alors vers mon DEC original. Lorsque je l’aperçois, je me rends compte que les soldats de l’infanterie se trouvent à moins de 40 pieds d’un DEC déclenché par fil. Le fil traverse le mur de boue et se rend jusque dans le terrain contrôlé par l’ennemi. Avec six mois d’expérience sur le terrain, je décide de prendre immédiatement le contrôle de ce DEC. 

Je retourne à notre véhicule afin de rassembler les outils nécessaires pour le DEC sous le petit pont. Au moment où je monte dans le véhicule, l’ennemi tire directement sur nous. Je me rends directement à l’avant du véhicule, avec trois coéquipiers derrière moi. Je mets un genou au sol pour être en bonne position de tir, et je cherche une cible. Mes coéquipiers font la même chose.

Dès que le quatrième pose le genou au sol, une balle de l’ennemi vole par-dessus nos têtes et frappe notre véhicule. Les ennemis nous ont dans leur mire, mais ils se cachent dans la ligne d’arbres. Nous prenons rapidement des positions de tir à l’intérieur de notre véhicule, où nous sommes moins à découvert et avons une plus grande puissance de tir avec notre C6. Une grenade propulsée par fusée manque notre deuxième véhicule par quelques mètres seulement.

La température frise les 40 degrés Celsius, et avec notre attirail de combat, les gars sont sur le point de céder à l’épuisement par la chaleur. Les chefs des deux véhicules de neutralisation des explosifs et munitions sont touchés par le stress thermique. Nous ripostons au tir à partir de notre véhicule, et nous crions dans notre radio interne les endroits où nous soupçonnons les cibles de se trouver. Notre système radio externe ne fonctionne plus, comme à l’habitude. Je me souviens d’avoir plongé de ma position de tir en criant « changement de chargeur » et en pensant : « je suis un marin, je ne croyais jamais avoir à dire ça au combat! »

L’échange de feu intense se poursuit pendant environ une heure. Nous voyons plusieurs de nos camarades transportés hors du terrain. Nous assumons qu’ils sont blessés; avec notre radio en panne, ce n’est que plus tard que nous apprendrons qu’ils ont été tués.

Lorsque l’échange de feu ralentit, nous reprenons notre souffle et nous essayons d’avaler un peu d’eau et de nourriture, sachant que la journée va être longue. L’arrivée de nos remplaçants pour la prochaine rotation est en cours. Nous avons un ami maître plongeur qui est avec nous dans un rôle d’analyste de la preuve. Même s’il se trouve à 100 mètres derrière nous, un peu plus en sécurité, c’est quand même une journée mouvementée pour sa première fois à l’extérieur de l’enceinte. Même avec tout ce qui se passe, nous nous remontons le moral avec des blagues sur ce qu’il doit ressentir durant sa première journée de combat.

Un autre plongeur de la Marine, que nous connaissons sous le nom de lieutenant de vaisseau Rolex de l’équipe d’analyse de la preuve, vient alors nous rejoindre à notre position. Il nous dit que l’officier responsable demande un rapport de situation sur les DEC. Après le briefing de vive voix à cause de la radio en panne, nous priorisons les DEC devant nous. Il y en a un que je peux atteindre à pied pour le neutraliser, mais j’aurai besoin de sécurité rapprochée pendant que je travaillerai. Le Ltv Rolex dit qu’il viendra à l’avant avec moi. Nous utilisons un véhicule blindé lourd, le Cougar, pour nous rapprocher un peu.

Nous sautons tous les deux du Cougar et courons vers l’avant. Je me rends au DEC prioritaire, et je me mets au travail pendant que le Ltv Rolex fait le guet. Nous revenons ensuite à la course vers le couvert de nos véhicules, en criant « Couche-toi! » à notre tireur dans une écoutille tout près, et « Danger proche » pendant que ma charge d’élimination se consume. Nous recevons maintenant l’ordre de quitter les lieux et de revenir à la base.

Nous savons que nous pourrions nous faire prendre en cible en quittant, étant donné qu’il n’y a qu’une seule route. C’est presque la règle pour les insurgés de nous tirer dessus à notre départ. Pendant que nous organisons le nettoyage du champ de bataille et que nous nous séparons en plusieurs convois, le premier convoi part.

Après seulement quelques minutes, nous entendons une énorme explosion tout près. Nous savons que notre premier convoi a été attaqué. C’est une attaque suicide à la voiture piégée. L’auteur de l’acte a choisi un marché occupé pour l’attaque. La bombe explose trop tôt pour toucher des Canadiens, mais tue 21 innocents civils. Lorsque nous passons, le premier convoi est déjà parti, et le secteur du marché est détruit. Le retour est tendu, et nous sommes complètement déshydratés après une journée exténuante de combat dans une chaleur extrême.

J’essaie de me tenir debout au poste de vigie à l’arrière du véhicule, mais mes jambes sont comme du caoutchouc et je dois utiliser mes bras pour me maintenir en position. Lorsque nous arrivons à la base, nous déchargeons nos armes comme à l’habitude. C’était une journée qui n’avait rien d’habituel, et nos têtes tournent. Nos avons perdu quatre de nos frères d’armes, et plusieurs autres sont blessés. Malgré tout, nous nettoyons notre véhicule et nous allons prendre un repas et un peu de repos, dans l’attente du prochain crépitement de nos radios.